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« Nous ne pouvons pas abandonner les forêts » : l’ancien Directeur du FSC Russie s'exprime sur la préservation des valeurs du FSC dans une Russie soumise à des sanctions

Par Deepti Saksena

Dans un complexe hôtelier de luxe au Panama, loin des forêts de bouleaux et de pins de Sibérie, Nikolay Shmatkov, ancien Directeur du FSC Russie et actuellement Directeurs de Forest Etalon, se bat pour maintenir une sylviculture durable dans un pays isolé par les conflits militaires et les sanctions.

Le hall d'un hôtel chic de Panama bourdonne des conversations des participants à la conférence : cordons, chariots à café et ronronnement constant de la climatisation. Dans un coin tranquille sur la piscine, Nikolay Shmatkov parle doucement mais avec conviction. Ancien Directeur du FSC Russie, il dirige aujourd’hui Forest Etalon, une petite équipe de 12 Russes. Nikolay, membre international du FSC, et cinq autres membres internationaux russes, sont au Panama pour tenter de convaincre le Forest Stewardship Council de soutenir leur travail dans leur pays, sans franchir les lignes rouges politiques. 

« Il est important de noter que tous ces évènements se sont produits avant que les sanctions ne soient effectivement mises en place », précise M. Shmatkov. « Si les sanctions avaient été imposées d’abord, et qu’après le FSC s’était retiré, cela aurait été plus facile à comprendre pour les gens. Pour moi, il est clair que le FSC avait beaucoup de raisons pour quitter la Russie, notamment la sécurité de l’équipe et le contrôle de la qualité. Mais les autorités et de nombreuses parties prenantes continuent de croire que le FSC est parti pour des raisons politiques. »

 

Après la sortie

Le 8 mars 2022, le FSC a annoncé son retrait de Russie, mettant fin à la certification dans le plus grand pays forestier du monde. À l’époque, 62 millions d'hectares de forêts russes étaient certifiés FSC, soit plus que tout autre pays au monde. En quelque semaines, suite au conflit militaire entre l’Ukraine et la Russie, tout cela s'est effondré.

M. Shmatkov explique : « Travailler avec une organisation considérée comme faisant partie des sanctions pourrait être dangereux. Vous pourriez facilement aller en prison pour cela. »

Le FSC a initialement suspendu ses certificats de chaîne de contrôle, qui permettent de suivre le bois tout au long de la chaîne d’approvisionnement ; puis a suspendu totalement la certification de gestion forestière. « Les audits ne pouvaient plus être vérifiés », explique-t-il. « Et beaucoup d’entreprises ont cessé de payer pour une certification qu'elles ne pouvaient pas utiliser. »

Plutôt que de voir le système disparaître, M. Shmatkov et son équipe ont créé Forest Etalon, littéralement « forêt idéale ». « Nous n’avons pas changé une seule lettre dans les normes et procédures du FSC », explique-t-il. « Les auditeurs sont les mêmes, les approches sont les mêmes. La seule différence est le nom, et que le contrôle de qualité est désormais assuré par un organisme russe indépendant. »

 

« Ce que le FSC a planté en Russie est durable. Nous continuons à travailler pour maintenir ces normes en vigueur. »

Nikolay Shmatkov
Ancien Directeur du FSC Russie et actuel Directeur de Forest Etalon
 

Aujourd'hui, Forest Etalon certifie 6,5 millions d’hectares dans 22 régions, soit une fraction de ce que couvrait autrefois le FSC, mais c’est suffisant pour maintenir en vie l’idée d’une sylviculture durable. « Nous ne travaillons pour personne en dehors du pays », dit-il. « Nous travaillons pour les forêts et les qui en dépendent. »

 

Systèmes concurrents, forêts en déclin 

Le vide laissé par le départ du FSC a été comblé par quatre systèmes de certification concurrents. Forest Etalon reste le plus rigoureux, préservant les protections des paysages forestiers intacts et les droits des communautés autochtones et locales, mais il peine à rivaliser.

Il observe que certains systèmes sont en réalité contrôlés par l'État. « Ils ont conservé certaines parties du cadre FSC, mais en supprimant les exigences qu’ils jugeaient excessives. »

Le résultat en est une érosion constante de la protection. Dans le cadre du FSC, environ trois millions d'hectares de paysages forestier intacts ont été conservés. Aujourd'hui, Forest Etalon ne supervise plus que 12 000 hectares. « Les entreprises qui gèrent des valeurs de conservation élevées n’y voient plus l’intérêt », dit-il. « Elles se tournent vers des systèmes plus favorables. »

 

Le bois s’écoule vers l’est

Les sanctions ont peut-être détourné le commerce du bois russe, mais elles ne l’ont pas ralenti. « La Chine, le Vietnam, l'Inde, la Turquie... tous ces pays continuent d’acheter », explique M. Shmatkov.

Il cite un exemple de l'Extrême-Orient russe : une entreprise qui exportait du parquet en chêne certifié FSC vers le Japon. « Aujourd’hui elle continue à le faire, via la Chine, sans aucune certification. Elle exploite des forêts à haute valeur de conservation qui avant étaient protégées. Les Japonais continuent à acheter ce bois.  Personne ne s'en soucie. »

Il regarde vers le jardin tropical derrière les fenêtres de l’hôtel. « Quelqu'un doit les sensibiliser, ou au moins les informer. »

 

Rechercher l’engagement du FSC

À Panama, c’est cette prise de conscience que M. Shmatkov espère susciter. Lui et cinq membres du FSC International de Russie, représentant trois chambres, ne sont pas venus pour exiger une reconnaissance officielle, mais pour plaider en faveur d’un engagement. « Le monde devient polarisé - et paralysé », dit-il. « Le FSC est une organisation mondiale. Vous ne pouvez pas simplement exclure 20 % des forêts mondiales parce qu’elles se trouvent en Russie. »

Les forêts russes représentent environ 21 % des derniers paysages forestiers intacts de la planète, abritant plus de 50 nations autochtones. « Elles ne sont pas responsables de cette situation géopolitique », déclare calmement M. Shmatkov. « Mais elles en souffrent. »

Il souhaite que le FSC offre au moins de la transparence : « Comparez les systèmes de certification en Russie. Examinez leurs normes, la qualité de leurs audits. Et communiquez ces informations aux entreprises en Europe, aux États-Unis, au Japon, en Chine et dans d’autres pays. Beaucoup ignorent ce qui se passe. »

 

Un héritage durable

Lorsque M. Shmatkov a fondé Forest Etalon, il pensait que cela durerait quelques mois, pas plusieurs années. Mais trois ans et demi plus tard, le système survit, sous pression mais intact. « Ce que le FSC a mis en place en Russie est durable », dit-il avec un léger sourire. « Nous continuons à travailler pour maintenir vivantes ces normes. »

Avant le conflit militaire, 70 millions d'hectares étaient certifiés FSC et PEFC combinés. Aujourd'hui, la superficie totale couverte par tous les programmes russes est d’environ 35 millions d'hectares, soit la moitié du niveau antérieur. La superficie gérée respectant les exigences du FSC a chuté de « 9,5 fois », explique M. Shmatkov.

Cependant, il refuse tout compromis. « Le seul héritage que nous avons est celui que le FSC a construit en Russie il y a 25 ans. Si nous l’affaiblissons, nous perdons notre raison d'être. »

Alors qu'il rassemble ses documents pour une autre réunion, sa voix s’adoucit. « Je n'ai pas peur de perdre mon emploi », dit-il. « Mon équipe trouvera un autre travail. Mais nous ne pouvons tout simplement pas abandonner les forêts à haute valeur de conservation et les forêts qui en dépendent. C'est ce qui nous motive à continuer. »

 
 

La certification forestière de la Russie après le départ du FSC

 

Départ du FSC :
Annoncé le 8 mars 2022, invoquant des préoccupations sur la sécurité et les sanctions après l’invasion de l'Ukraine par la Russie.

Avant le départ :
 - 62 millions d’hectares certifiés FSC (ce qui équivaut à la taille de la France)
- Plus de 1 000 certificats de chaîne de contrôle
- La Russie détenait la plus grande superficie certifiée FSC au monde

Forest Etalon :
- Fondée en 2022 par d’anciens employés du FSC Russie, dirigés par Nikolay Shmatkov
- 6,5 millions d’hectares certifiés dans 22 régions
- 360 certificats de chaîne de contrôle et de gestion forestière
- Respecte les normes FSC originales sans modification

D’autres systèmes : 
 - Quatre programmes concurrents sont actuellement en vigueur en Russie, dont un système lié à l’État et géré par l'Institut russe de normalisation.
- Au total, ces programmes couvrent aujourd'hui environ 35 millions d'hectares, soit la moitié des 70 millions d'hectares certifiés avant la guerre. 
 


Dernier appel pour sauver le FSC ?

Depuis trois décennies, le Forest Stewardship Council est à la pointe de la gestion responsable des forêts, avec le système de certification plus performant à ce jour. Mais alors que le FSC se prépare pour sa 10e Assemblée générale, il est confronté à des défis cruciaux. Des questions d’intégrité, de traçabilité et de confiance menacent sa survie. Dans cette série avant l’AG, nous nous tournons vers des personnalités clés qui ont influencé le FSC et qui continueront à le façonner, pour leur poser la question suivante : comment pouvons-nous assurer son avenir ??

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Contributors:

Benjamin Holst
Senior Communications Specialist, Global Editorial and Media
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