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« Sans traçabilité, le FSC risque de perdre toute sa pertinence » : Tara Ganesh, d’Earthsight, s’exprime sur l’avenir de la certification forestière

Par Deepti Saksena

Après des années d’investigation sur l’exploitation forestière illégale et le blanchiment du bois, Tara Ganesh, d’Earthsight, dit que la crédibilité du FSC dépend maintenant d’une mesure décisive : la traçabilité de bout en bout. S’exprimant devant l’Assemblée générale, elle explique comment les faiblesses systémiques et la lenteur de la gouvernance continuent à saper la réforme. 

Lorsque Tara Ganesh arrivera au Panama dans quelques semaines pour l’Assemblée générale du Forest Stewardship Council (FSC), elle le fera avec un mélange de scepticisme et d’espoir. Dans son rôle de responsable du programme Bois et sanctions chez Earthsight, Mme Ganesh a passé des années à documenter comment le bois prétendument durable est souvent tout sauf cela. Pourtant, malgré ses critiques, elle insiste sur le fait qu’elle n’a pas renoncé au FSC.  

“Il y a bien sûr de l’espoir pour le FSC », dit-elle. « Sinon, nous n’y adhérerions pas et nous ne passerions pas des années à enquêter sur les chaînes d’approvisionnement et à coordonner des lettres en appelant au changement. Beaucoup de personnes au sein du FSC sont progressistes et s’efforcent sincèrement de trouver un équilibre entre l’exploitation commerciale et la protection, malgré les difficultés.»

Toutefois, l’espoir s’accompagne d’une certaine frustration. « Le manque persistant de traçabilité vérifiable constitue une faiblesse fondamentale », ajoute-t-elle. 

 

« Ce ne sont pas des scandales isolés » 

La désillusion de Mme Ganesh découle des années d’enquêtes sur le terrain. En Ukraine, Earthsight a documenté une corruption généralisée et une exploitation forestière illégale dans un secteur qui était presque entièrement certifié. Elle dit : « Les volumes de bois non tropical à haut risque provenant d’Ukraine vers l’UE ont dépassé les totaux tropicaux. La situation a changé avec la guerre, et nous ne demandons pas l’interdiction du bois ukrainien. Mais cette expérience nous montre à quel point peuvent arriver les problèmes ». 

Puis, son équipe s’est tourné vers les grandes marques, découvrant des irrégularités en Russie et en Biélorussie. « Nous n’avons pas vu le FSC faire les changements nécessaires, alors nous avons continué », explique-t-elle. 

« Notre enquête incognito nous a permis de trouver des blanchisseurs de bois dans des pays tiers qui offrent librement de certifications FSC pour du contreplaqué de bouleau russe, même après le retrait du FSC. Parfois il s’agissait d’acteurs importants. Ce ne sont pas des scandales isolés. Ce sont les symptômes d’une faiblesse systémique. » 

 

Cinq réformes urgentes

Avant la dernière Assemblée générale, Earthsight et  d’autres ONG ont proposé cinq réformes urgentes. En tête de la liste se trouvait la traçabilité obligatoire et vérifiable de la source à la vente. Sans cela, Mme Ganesh considère que la certification « sape son propre principe ». Elle demande également une approche plus stricte et plus préventive des violations, avec la suspension des entreprises dès que des preuves crédibles apparaissent, plutôt que plusieurs mois plus tard. 

La transparence est une autre priorité : les cartes des forêts certifiées, les données sur l’exploitation forestière et les résumés des audits doivent tous être rendus publics. Une quatrième exigence consiste à lutter contre les conflits d’intérêts concernant les audits, en testant des alternatives au système actuel où le client paye. Finalement, elle insiste sur un changement culturel sur ce qui est certifié, où et dans quelle mesure : « Le bois est une ressource renouvelable, mais toutes les forêts ne sont pas remplaçables. La certification doit être plus prudente quant aux environnements dans lesquels elle s’applique et agir plus rapidement en cas de violations systémiques. » 

 

Gouvernance et bureaucratie

Comme si les faiblesses techniques n’étaient pas assez, Mme Ganesh signale que le système de gouvernance du FSC freine les réformes : « Le système de vote rend les décisions extrêmement compliquées. Nous avons vu la dernière fois comment les efforts pour améliorer l’intégrité se sont heurtés à la politique interne. Nous voulons discuter d’une gouvernance plus agile, car la bureaucratie décourage les gens de s’engager, ce qui nuit au progrès. » 

Au cours de la dernière AG, en collaboration avec d’autres ONG, elle a tenté d’élaborer un plan de base pour la réforme.  « Je n'ai pas toutes les réponses », admet-elle. « Mais nous pouvons voir que le FSC se trouve à un tournant. Actuellement le système est trop lent, trop compliqué et trop bureaucratique pour répondre aux problèmes urgents d'intégrité. »

 

Des signes de progrès

Mme Ganesh reconnaît que tout n’est pas sombre. « Le fait que l’ASI recrute des enquêteurs avec une expérience dans le domaine policier ou journalistique est prometteur, et nous sommes optimistes. J'ai été également ravie de voir que le FSC apportait des changements qui l’obligeront à rendre publique quelles entreprises ne déclarent aucune vente certifiée FSC au cours d’une année. C’est une mesure évidente pour empêcher l’utilisation abusive du logo lorsqu’aucun matériau certifié n’est traité. Idéalement, cela s’applique à l’échelle mondiale, mais une traçabilité robuste est essentielle pour que tout cela fonctionne. »

Elle ajoute que le FSC a publié des directives pour renforcer l’analyse des parties prenantes, ce qui pourrait donner aux groupes locaux davantage de voix dans les audits. « Les personnes concernées doivent avoir une place significative », dit-elle. « C'est encourageant. »

 

Une vue d’ensemble

Selon Mme Ganesh, faire des déclarations sur les ventes certifiées réelles est un début. Mais le plus important est la traçabilité vérifiable de bout en bout, d’abord pour les chaînes d’approvisionnement à haut risque, puis à tous les niveaux, et avec une politique de suspension préventive lorsque des preuves crédibles apparaissent.

À quoi ressemblerait un échec ? Mme Ganesh est claire. « Cela continue à se produire. Les scandales, le blanchiment, l’érosion de la confiance. Le greenwashing des dommages causés aux forêts, aux populations et au climat. Sans traçabilité vérifiable et sans une approche plus prudente, le FSC risque de perdre toute pertinence. » 

Et la réussite ? Pour elle, tout dépend d’une étape décisive. « Le retour à l’ordre du jour de la proposition sur la traçabilité me donne de l’espoir. Avec l’entrée en vigueur du règlement européen sur la déforestation et les investissements déjà réalisés par les entreprises dans la traçabilité, le moment est arrivé. Cette proposition doit être adoptée dans sa forme la plus stricte et mise en œuvre rapidement. Pourquoi attendre jusqu’à 2030 ? »

 

 

Cinq points que le FSC doit aborder

Selon une lettre ouverte cosignée par Earthsight, Greenpeace, RAN, EIA et d’autres organisations.

Traçabilité : il n’y a pas de suivi obligatoire et vérifiable de la source au rayon. Cela nuit à la certification et a permis le blanchiment, notre enquête incognito a révélé des labels FSC offerts pour le contreplaqué de bouleau russe, même après le retrait du FSC.

Suspensions préventives : la législation européenne exige un risque négligeable, mais le FSC retarde souvent l’action. Des entreprises liées à des violations graves ont conservé leur certification pendant des mois. Le système devrait d’abord suspendre les certifications, à partir de preuves solides, et puis mener rapidement une enquête.

Transparence : publier des cartes des zones certifiées, les données de récolte et juridiques, et les résumés des audits de la chaîne de contrôle. Il faut également des audits plus rigoureux des organismes de certification au niveau du siège social. 

Conflits d'intérêts : Une étude menée par le FSC a révélé que les relations entre les clients et les auditeurs compromettent la qualité des audits. Des alternatives telles que la rotation des auditeurs ou la suppression des liens de payement directs doivent être testées. 

Portée de la certification : le bois est une ressource renouvelable, mais toutes les forêts ne sont pas remplaçables. La certification devrait être plus prudente en ce qui concerne les forêts primaires, les volumes et la consommation, afin d’éviter de normaliser une exploitation qui à long terme entraîne une dégradation. 


À propos de Tara Ganesh

Tara Ganesh est Chef d’équipe pour le bois, les sanctions et les forêts nordiques chez Earthsight, où elle a mené des enquêtes sur l’exploitation forestière, le blanchiment de bois et les sanctions liées aux forêts. Elle a précédemment travaillé pour Greenpeace UK comme enquêteuse et militante pour l’Arctique, et elle a plus de dix ans d’expérience dans la dénonciation de crimes environnementaux et des pratiques abusives des entreprises. 


Dernier appel pour sauver le FSC ?

Depuis trois décennies, le Forest Stewardship Council est à la pointe de la gestion responsable des forêts, avec le système de certification plus performant à ce jour. Mais alors que le FSC se prépare pour sa 10e Assemblée générale, il est confronté à des défis cruciaux. Des questions d’intégrité, de traçabilité et de confiance menacent sa survie. Dans cette série avant l’AG, nous nous tournons vers des personnalités clés qui ont influencé le FSC et qui continueront à le façonner, pour leur poser la question suivante : comment pouvons-nous assurer son avenir ??

Rejoignez Preferred by Nature à l’Assemblée générale 2025 du FSC.

Contributors:

Benjamin Holst
Senior Communications Specialist, Global Editorial and Media
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