« Le dialogue est notre force, mais il peut remplacer l’action » : Kim Carstensen sur le prochain chapitre du FSC
L'ancien Directeur exécutif affirme que le Forest Stewardship Council doit associer son système démocratique d’adhésion à une mise en œuvre rigoureuse en ce qui concerne la technologie, l’intégrité et la pertinence climatique, sous peine de devenir un label exclusivement européen avec de moins en moins d’influence.
« Quand j’ai commencé, le FSC n'avait personne travaillant en Afrique », se souvient Kim Carstensen. « Quand je suis parti, il y avait une équipe internationale de plus de vingt personnes à travers le continent, avec une croissance similaire en Asie et en Amérique latine. »
Pendant son mandat, le système s’est développé aussi bien en termes de personnel que de capacités. Cette croissance, dit-il, « a créé des défis, mais aussi des opportunités : soudain, nous pouvions fournir des analyses et un soutien qui n’était tout simplement pas possibles auparavant ». Ceci a également permis au FSC de développer de nouvelles approches : des procédures vérifiées pour les revendications et les services écosystémiques, des conseils sur le consentement libre, préalable et éclairé (CLPE) et un engagement plus profond par rapport aux peuples autochtones. « Je suis fier que nous ayons survécu à cette période et continué à nous développer », déclare-t-il. « Le FSC est comme un bourdon : en théorie, il ne devrait pas pouvoir voler, pourtant, il y parvient. »
« Le FSC est, essentiellement, une plateforme de dialogue. La certification est son activité actuelle. Les problèmes commencent lorsque nous essayons de résoudre des questions techniques par des débats politiques. »
Le dilemme de la démocratie
M. Carstensen défend la gouvernance à trois chambres du FSC comme la source de grande partie de sa crédibilité. « Aucun autre schéma n’a copié cette démocratie, et d’une certaine manière, c’est ce qui crée la confiance », dit-il. Mais il est tranchant quant aux limites : « Il y a un écart entre ce qu’est le FSC, une démocratie associative, et ce qu’il fait, un système de certification hautement technique. Troup souvent, les membres passent des heures à débattre des questions insignifiantes alors que la réponse devrait être technique. Après les discussions politiques, on aboutit parfois à la pire des solutions de compromis, et trois fois plus de paperasse. »
Pour lui, la solution n’est pas moins de démocratie, mais une meilleure distribution des tâches. « La plateforme doit se concentrer sur les grandes questions -les forêts et le climat, les droits des autochtones, l’utilisation des terres- et laisser les normes techniques pour les meilleurs experts disponibles. »
Voies lentes, besoins rapides
M. Carstensen reconnaît la frustration liée à la traçabilité numérique, allant de l’échec de la Plateforme de réclamations en ligne aux outils partiels actuels. « Le FSC n'achète généralement de solutions toute faites. Nous les développons à travers le dialogue. Cela ralentit le processus », explique-t-il. « Nous avons commis une erreur en essayant de tout construire à partir de zéro. Nous en avons tiré des leçons : les nouveaux travaux se servent des cadres existants, comme la télédétection avec Esri. »
Pourquoi n'est-ce pas encore fait ? « Nous avons eu du mal à convaincre suffisamment de nos membres, et alors nos problèmes ont été intégrés dans le règlement de l’UE sur la déforestation », explique-t-il. « Ceci n’a pas changé ce que nous voulions -traçabilité, preuve d’origine, période de récolte, conditions- mais a changé l’endroit où les outils devaient s’intégrer. Du jour au lendemain, vous devez vous aligner sur l’EUDR et gérer la géopolitique. »
Néanmoins, il fait le lien direct entre l’intégrité et la technologie. « L'intégrité est l’objectif de la technologie, ainsi que la démonstration de son impact », explique-t-il. « Elle doit offrir un contrôle crédible du volume, une géolocalisation et une vérification. Elle devrait également être modulaire pour que les utilisateurs puissent adopter certaines parties avant que tout ne devienne obligatoire. »
Au-delà de la certification
La critique la plus tranchante de M. Carstensen est d'ordre stratégique. « Nous n’avons pas réussi à apporter une contribution convaincante du FSC aux crises climatiques et de la biodiversité », dit-il. « Nous avons résolu de nombreux problèmes sociaux -intégration des conventions fondamentales de l'OIT, promotion du CLPI, engagements des peuples autochtones- mais sur le plan environnemental, nous n’avons pas créé la nouvelle pertinence que nous aurions dû atteindre. »
Il soutient que le FSC a enfermé ses meilleures idées dans la certification, plutôt que d’utiliser son pouvoir de convocation au-delà du label. « Nous avons créé des concepts tels que les valeurs élevées de conservation et les allégations vérifiées, puis nous les avons traités comme des ajouts à un système déjà lourd », dit-il. « Et si le FSC utilisait sa plateforme pour rassembles des solutions là où les marchés mondiaux du bois ne sont pas le moteur principal ? »
Il signale la Russie comme exemple et avertissement. « Lorsque nous avons quitté la Russie en 2022, cela a été douloureux. Ce qui importait le plus, ce n’était pas que 65 millions d'hectares aient été certifiés mais que la plateforme FSC ait permis de protéger des zones à haute valeur de conservation et des paysages forestiers intacts, et ait protégé les droits des peuples autochtones dans un contexte dans lequel aucun autre outil n’existait. C’était le dialogue pour aboutir à des actions et à des résultats. Comment pouvons-nous développer cela davantage ? »
Les marches évoluent – Le FSC doit en faire autant
L'ancien discours sur la déforestation se centrait sur l’exploitation forestière ; aujourd’hui, il porte sur l’agriculture et la conversion des terres. « Les marchés mondiaux du bois ne sont plus toujours le levier », explique M. Carstensen. « Si le FSC devient principalement un système destiné au marché européen, quel bien faisons-nous dans les régions où les problèmes sont importants ? » Il veut que le FSC élabore des offres adaptées aux marchés nationaux d’Amérique latine et d’Asie, ainsi qu’au secteur publique. « Nous devons être plus ouverts et plus pertinents pour les gouvernements. Le FSC n’est pas présent dans ces régions, mais les forêts ne se sauveront pas seulement par les labels privés. »
Pourquoi la gouvernance reste importante
Kim Carstensen insiste à dire que la solution n’est pas de démanteler la démocratie, mais de l’orienter. « Les membres sont très occupés -motions, stratégies, révisions- et le système devient une activité à part entière », dit-il. « Nous avons besoin d’espace pour que les membres puissent co-créer des solutions au-delà de la certification : atténuation du changement climatique en Amazonie, moyens de subsistance et droits fonciers des populations autochtones, conservation sans considérer le commerce. Cela correspond plus à ce qu’est réellement le FSC et ce qui lui permet d’obtenir des résultats importants pour le monde. »
« Si le FSC finit par devenir un label exclusivement européen, nous aurons raté notre objectif. Les problèmes les plus difficiles se posent ailleurs. »
Le bourdon vole toujours, mais il a besoin d’être guidé
Malgré les critiques, Kim Carstensen continue de croire en ce modèle. « Je suis convaincu que le FSC reste le meilleur système de certification », affirme-t-il. « Mais nous devons associer notre démocratie unique à une mise en œuvre technique plus rapide et à un rôle plus clair par rapport au climat et à la biodiversité. C’est ainsi que l’on conserve sa crédibilité et que l’on fait la différence là où cela compte. »
Photo de couverture du Forest Stewardship Council (FS)
Trois priorités pour le nouveau leadership
Faites que la plateforme de dialogue dépasse l’étiquette.
« Transformez le CLPI, les recours et les réclamations vérifiées en vecteurs de solutions concrètes, celles qui renforcent la confiance dans l’organisation, et pas seulement le produit. »
Fournissez une technologie qui prouve son intégrité et son impact.
« Abandonnez le papier. Mettez en place une traçabilité et une géolocalisation efficaces, empruntez ce qui existe déjà et rendez-le modulaire afin que son adoption puisse s'étendre. »
Soyez pertinent là où les marchés mondiaux ne le sont pas.
« Concevez l’offre du FSC pour des endroits comme l’Amazonie, où les produits restent nationaux et où les enjeux sont le climat, la biodiversité et les moyens de subsistance, ainsi que pour des contextes coupés des marchés d’exportation légaux, comme la Russie. Les forêts y ont toujours leur importance. »
À propos de Kim Carstensen
Kim Carstensen a été le Directeur exécutif du Forest Stewardship Council (2012-2024), où il a dirigé l’expansion mondiale des effectifs et fait avancer les garanties sociales, notamment le CLPI et les conventions fondamentales de l'OIT. Leader de longue date en matière de développement durable, il continue de donner des conseils sur les forêts, les droits et le climat.
Dernier appel pour sauver le FSC ?
Depuis trois décennies, le Forest Stewardship Council est à la pointe de la gestion responsable des forêts, avec le système de certification plus performant à ce jour. Mais alors que le FSC se prépare pour sa 10e Assemblée générale, il est confronté à des défis cruciaux. Des questions d’intégrité, de traçabilité et de confiance menacent sa survie. Dans cette série avant l’AG, nous nous tournons vers des personnalités clés qui ont influencé le FSC et qui continueront à le façonner, pour leur poser la question suivante : comment pouvons-nous assurer son avenir ?
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