La plus grande menace pour le FSC vient-elle de ses propres membres ?
Le FSC est largement considéré comme le label le plus fiable pour la gestion forestière responsable. Mais selon Peter Feilberg, Directeur exécutif de Preferred by Nature, son plus grand défi n’est peut-être pas la pression extérieure, mais la gouvernance.
Depuis près de trois décennies, le Forest Stewardship Council (FSC) est la référence en matière de gestion forestière responsable. Son petit logo vert se trouve partout, de meubles de jardin aux articles en papier, garantissant aux entreprises et aux consommateurs que les forêts du monde entier sont gérées de manière durable.
Mais aujourd'hui, je crains que la plus grande menace pour le FSC ne vienne pas des exploitants forestiers, du changement climatique ou des entreprises qui pratiquent le greenwashing. Elle vient de l’intérieur, de ses propres membres.
Je ne dis pas cela comme quelqu’un de l’extérieur qui critique le système, mais comme une personne qui s’implique dès le début, en tant qu’auditeur, partenaire et Directeur exécutif de Preferred by Nature, une organisation qui travaille en étroite collaboration avec le FSC et avec des milliers de détenteurs de certificats dans le monde. Je souhaite que le FSC réussisse. Cependant, je constate que sa politique interne et sa démocratie bien intentionnée, mais finalement contre-productive, paralysent le système.
Mort par des centaines de motions
Tous les trois ans, l'Assemblée générale du FSC se réunit pour débattre et voter des « motions », c'est-à-dire des propositions des membres sur la manière dont le système devrait évoluer. Sur le papier, cela ressemble à une démocratie participative idéale. Dans la pratique, cela est devenu un processus complexe où es membres microgèrent l’organisation.
Pendant plusieurs assemblées générales il y a eu une motion pour simplifier ce système de plus en plus lourd. Et il y a une aussi pour la prochaine AG. Mais c’est une motion pour demander la simplification, et d’autres 50 pour rendre le système de plus en plus complexe, jusqu’à le pousser au bord de la rupture. Par exemple, au début, les exigences liées à la chaîne de contrôle ne faisaient pas plus de deux pages. Aujourd’hui, elles en comptent des centaines !
Le résultat ? Un système tellement empêtré dans les procédures et les exigences de conformité qu’il risque de perdre de vue les forêts qu’il était censé de protéger.
Il n’est pas simplement une question d'efficacité. Lorsque les règles se multiplient au-delà du raisonnable, la place laissée au bon sens diminue. Au lieu de se concentrer sur les résultats (forêts saines, communautés sûres, réduction de la déforestation), l’organisation est obsédée par les procédures et les systèmes.
Le déficit d’intégrité
Cette culture du bricolage incessant a également détourné le FSC de son défi le plus urgent : l’intégrité.
Il y a plus de dix ans, les dirigeants du FSC ont correctement identifié l’intégrité de la chaîne d’approvisionnement comme la priorité absolue. La promesse était simple : si un produit a le label FSC, vous pouvez lui faire confiance. Mais la confiance s’est érodée. Des enquêtes, dont la nôtre, ont montré une utilisation à grande échelle des logos FSC sur des produits qui n’auraient jamais qualifié pour les porter.
La chaîne de contrôle, le mécanisme destiné à faire le suivi des matériaux certifiés depuis la forêt jusqu’aux rayons des magasins, a trop souvent échoué. Selon Phil Guillery, ancien Directeur de l'intégrité du système du FSC, 20 à 30 % des déclarations de chaîne de contrôle pourraient être fausses. Pensez-le pour un moment : près d’un tiers de la chaîne d’approvisionnement supposée certifiée pourrait provenir de fausses déclarations. Ce chiffre à lui seul devrait terrifier toute personne soucieuse de la crédibilité du logo FSC.
Au cœur du problème se trouve quelque chose d’essentiel : il n’y a pas de rapprochement adéquat entre ce qu’une entreprise vend comme « certifié FSC » et ce qu’une autre achète. Si un fournisseur déclare avoir vendu une tonne de bois certifié, aucun système est capable de confirmer que l’acheteur a bien reçu cette même tonne, et non 100 tonnes sur le papier. Ce manque de correspondance des volumes ouvre la porte à la fraude.
Il y a quelques années on avait pensé à une solution : la plateforme de réclamations en ligne, système conçu pour suivre le flux de matériaux tout au long des chaînes d’approvisionnement. Techniquement, cela fonctionnait. Mais les membres, craignant les coûts ou la transparence, s’y sont opposés et le projet a été abandonné. Au lieu de partir de ces bases, le FSC recommence à zéro avec le débat de normes et des projets pilotes, tandis que la brèche d’intégrité s’élargie.
Si les entreprises et les consommateurs ne peuvent pas faire confiance au label, tout le reste n’a aucune importance.
Stagnation alors que le monde continue d’avancer
Pendant ce temps, le FSC stagne. La certification de la gestion forestière n’a pas connu de croissance significative depuis des années. Les certifications de la chaîne de contrôle continuent d’augmenter, mais cette croissance provient en grande partie de la Chine, où les préoccupations pour l’intégrité sont plus aigües. Les règles de conversion du FSC ont rendu ce programme « inapplicable » dans plusieurs régions du monde.
Lorsque j'ai commencé à travailler avec la certification, les grandes marques s’étaient engagées à adopter la norme FSC comme leur objectif futur. Aujourd'hui, la norme FSC est devenue plutôt un requis minimum. Ces mêmes marques ont fixé des objectifs de durabilité qui dépassent de loin ce que propose actuellement la norme FSC et sont maintenant en train de créer leurs propres systèmes pour atteindre ces attentes élevées.
En même temps, nous sommes confrontés à un changement climatique sans précédent depuis des millions d’années. Les forêts que nous connaissons aujourd’hui ne s’adapteront pas au climat de demain. Il en va de même pour la nature : les espèces actuelles ne survivront pas toutes dans les conditions futures. Pourtant, l’objectif principal du FSC reste la protection des écosystèmes existants et la promotion des espèces des espèces locales. Cette approche risque de devenir un désastre. Le FSC doit plutôt guider et promouvoir une adaptation accélérée, en aidant les forêts à évoluer vers des écosystèmes capables de survivre à l’avenir, et non pas seulement de préserver le passé.
Si le FSC continue à se comporter comme une organisation endormie, ajustant ses structures existantes plutôt que de les repenser pour relever les défis d’aujourd’hui et de demain, cela devrait tirer la sonnette d'alarme. En ne s'adaptant pas, le FSC risque de réduire sa vision « Des forêts pour toujours » à une simple étiquette de musée.
Trois mesures urgentes
Que peut-on faire ? Le FSC peut encore regagner son leadership, mais cela demande du courage et du contrôle de la part de ses membres. Je vois trois priorités :
1. Rétablir l'intégrité dans la chaîne de contrôle. Sans crédibilité, rien d’autre n’est pas d’importance. Le FSC doit mettre en place un système de rapprochement de volumes tout le long de la chaîne d’approvisionnement et des outils de vérification indépendants, tels que le suivi satellitaire ou les tests de fibres. La participation ne peut pas être volontaire. Si vous voulez obtenir le label, vous devez respecter les règles.
2. Simplifier radicalement le système. La norme actuelle est trop complexe et opaque. Le FSC devrait arrêter de réinventer la roue et adopter ou s’aligner sur les normes internationales existantes si c’est possible. Moins de processus, plus d’attention portée aux résultats.
3. Se préparer pour l’avenir. La mission du FSC ne peut se limiter à certifier les forêts telles qu’elles existent aujourd’hui. Le changement climatique et la perte de biodiversité vont refaçonner les écosystèmes au cours du siècle prochain. Le FSC doit aider les gestionnaires forestiers à s’adapter à ses réalités, en renforçant la résilience pour les 100 années à venir, et non pas se contenter de cocher les cases pour aujourd’hui.
Appel aux membres
Rien de tout cela ne se produira si les membres continuent à surcharger l’organisation de motions bien intentionnées mais trop restrictives. L’envie de combler chaque lacune éventuelle en ajoutant une nouvelle règle est compréhensible. Mais cela est en train de détruire le système.
Les membres doivent apprendre à définir des priorités. Dire non à la complexité, dire oui à l’intégrité et oui à l’adaptation pour le futur. Placer la crédibilité et l’avenir du FSC au-dessus du confort du processus.
Sinon, le FSC risque de devenir ce que j’appelle parfois un schéma de certification forestière muséal : préservant les procédures plutôt que les forêts. Et si cela se produit, les entreprises et les consommateurs chercheront ailleurs.
Pourquoi est-ce important ?
Les enjeux sont énormes. Les forêts sont notre première ligne de défense contre le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité. Le FSC reste le système global plus connu pour assurer une gestion responsable de ces forêts. S’il échoue, nous ne perdons pas simplement un logo. Nous perdons l’un des rares mécanismes qui relient les marchés de consommation et la gestion durable des forêts.
Ayant passé ma carrière à travailler avec le FSC, je pense qu'il peut encore réussir. Mais cela exigera de l’humilité, de la concentration et, surtout, de la retenue de la part de ses propres membres. La démocratie n’est une force que si elle sert la mission. Sinon, elle devient la plus grande menace.
Dernier appel pour sauver le FSC ?
Depuis trois décennies, le Forest Stewardship Council est à la pointe de la gestion responsable des forêts, avec le système de certification plus performant à ce jour. Mais alors que le FSC se prépare pour sa 10e Assemblée générale, il est confronté à des défis cruciaux. Des questions d’intégrité, de traçabilité et de confiance menacent sa survie. Dans cette série avant l’AG, nous nous tournons vers des personnalités clés qui ont influencé le FSC et qui continueront à le façonner, pour leur poser la question suivante : comment pouvons-nous assurer son avenir ?
Rejoignez Preferred by Nature à l’Assemblée générale 2025 du FSC.